Queue de rat farcie sur son lit de chardons

Notre époque déteste perdre son temps. Elle entend rentabiliser ses activités, les ébats privés comme le reste : c’est d’ailleurs pourquoi on est passé de trois à sept milliards d’individus en quelques dizaines d’années. Et ce n’est qu’un début.

Dès lors le grand défi des temps à venir sera dans une large mesure alimentaire. Comment nourrir tout ce monde ? Déjà jeter ses ordures demande le respect de règles draconiennes, la conduite automobile alternée se développe lors des pics de pollution : il faut désormais se préparer à une alimentation de temps de crise.

Certains avaient pressenti depuis longtemps qu’il s’agissait d’ouvrir ses papilles à des mets étonnants. C’est ce que rappelle Bruno Fulligni dans les Gastronomes de l’extrême – éditions du Trésor- : de la pâte de fourmis au rôti de fesse d’ours, de la sauterelle grillée à la croustade d’estomac de requin, de la trompe d’éléphant au pied d’hippopotame, des gens comme Marco Polo, Alexandre Dumas ou Jules Verne ont ouvert la voie.

C’est pour cela qu’il faut féliciter les candidats aux jeux télévisés qui se doivent d’ingurgiter larves et insectes, qu’importe, pourvu que ce soit gluant ou répugnant pour le téléspectateur néophyte. On se moque d’eux, on a tort, ce sont des pionniers : jouer et manger des choses impossibles, voilà sans doute ce qui résume au mieux les activités de l’humanité de demain.

On ne peut à ce sujet que déplorer que l’Éducation Nationale ne prépare pas davantage les jeunes à ces mutations : on se focalise sur les changements du climat, on oublie trop ceux de l’estomac. On connait la Semaine du Goût dans les Écoles, à quand la Semaine du Dégout Surmonté où l’on ferait avaler aux nouvelles générations un papillon cuit à l’unilatéral ou une queue de rat farcie sur son lit de chardons ? Ne serait-ce pas en outre une belle avancée pour la tolérance ?

Bien sûr les plus pessimistes feront remarquer que l’époque étant de plus en plus agitée, viendra le temps où les hommes finiront par s’entre manger. Et que dès lors la question de la suffisance alimentaire ne se posera plus. Les plus cultivés se souviendront peut-être de la célèbre Modeste Proposition pour rendre les pauvres utiles de Swift  au 18ième siècle : il suggérait tout simplement – on ne peut exclure quelque ironie – que les enfants de pauvres servent de plats de choix aux plus riches de la société…

Nous n’en sommes pas encore là. En tout cas, dans cette révolution gastronomique en marche permettant l’alimentation d’une population sans cesse plus nombreuse, les Chefs ont un rôle décisif à jouer. Car si leur rôle de premier plan pour donner du plaisir aux hédonistes de tout poil n’est guère contesté, il est temps qu’ils s’emparent d’un rôle éducatif : ils pourraient être les fers de lance d’un changement de mentalités. Comment ? L’affaire semble simple : au milieu de plats plantureux, certains chefs prévoient déjà des menus végétariens. Il serait aisé d’inclure sur la carte deux ou trois suggestions qui fassent frémir d’horreur le gastronome traditionnel. La France qui aime ses réglementations pourrait même le leur imposer…

A chaque seconde la population se multiplie, il faudra bien la nourrir. Peut-être vivons-nous les derniers instants d’une certaine gastronomie. Les plus sages liront des manuels de stoïcisme qui leur apprendront à supporter les rudes temps à venir. Les plus inconscients préféreront retourner au restaurant deux fois plus souvent, tant que la carte leur convient encore, histoire de se fixer de bien beaux souvenirs. Comment ne pas préférer cette dernière hypothèse ?

Martin Brem – Des cours de français au coaching orthographe et expression écrite, en passant par ses activités de « plume », d’écrivain ou de chroniqueur livres  : rien de ce qui concerne le plaisir des mots ne lui est totalement étranger…

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