Vous reprendrez bien une part d’écran ?

On critique trop la télévision. Elle permet pourtant des spectacles étonnants.

Ainsi la grande mode est-elle de multiplier les émissions culinaires, pourquoi pas ? On y voit des gens préparer des plats dans des conditions difficiles. Le public qui manque parfois d’imagination découvre effaré que faire fonctionner un restaurant est un travail de Titan.

Ceci étant, sans doute le spectacle est-il moins à la télévision que dans le salon.

On imagine la famille réunie autour de la télévision et qui regarde les candidats à la peine, les chefs aux abois : n’y a-t-il pas quelque chose de fascinant ? Des gens mangent en regardant d’autres préparer à manger. On avait jusqu’ici les supporters de foot qui célébraient les dribbles des uns, les courses des autres les fesses callées dans le fauteuil… Les plus sportifs criaient et se levaient à l’occasion d’un but avant de se rasseoir épuisés par un tel effort, la main tendue vers leur canette de Kro bien méritée…

Désormais il est des spectateurs pour apprécier la cuisine, la bouche pleine. Sauf que ce qu’ils commentent n’est pas ce qu’ils mangent mais ce qu’ils voient sur l’écran. On voit bien volontiers que cette sorte de dédoublement requiert une gymnastique intellectuelle considérable.

L’émission est tellement familiale que l’on se rapproche de l’écran. On oublie la table du salon en simili monastère, on choisit la table basse d’Ikea juste en face de la télé. On se pousse, on se serre. Soucieux de ne pas manquer une minute du programme, on n’a pas eu le temps de faire la cuisine. Alors tandis que l’on regarde fasciné s’élaborer des chefs d’œuvres culinaires on se ressert une part de pizza, on reprend des chips, on arrose ce qui tombe sous la main d’un ketchup aussi abondant que l’hémoglobine dans une série américaine. Ce moment de recueillement exige d’ailleurs un service à la mesure : on délaisse les assiettes Obernai de la grand-mère et les verres Baccarat à peine ébréchés pour un plus rustique mobilier de pique-nique fait d’assiettes et de gobelets en plastique… La célébration télévisuelle de la cuisine ne va pas sans un certain dépouillement.

Jadis on dévorait des livres, désormais on dévore son écran, les temps changent, c’est ainsi…

Et puis, pendant ce temps il en est encore qui tentent, un livre à la main, de suivre une recette. Le résultat est moins brillant qu’à la télé, en a-t-il moins de saveur ? Les plus malins poussent même la porte d’un restaurant, histoire de manger, pour de vrai, ce que d’autres dégustent du regard. Avec un peu de chance, dans la salle, la télé est éteinte…

Martin Brem – Des cours de français au coaching orthographe et expression écrite, en passant par ses activités de « plume », d’écrivain ou de chroniqueur livres  : rien de ce qui concerne le plaisir des mots ne lui est totalement étranger…

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