Rapide éloge de la lenteur, par Martin Brem

Du fax au micro-ondes, de la salle de muscu à la vidéo conférence, tout nous convie aux charmes incomparables de la vitesse et de l’efficacité. Placer en outre deux ou trois maîtresses ? Bien sûr, mais très vite, à la hussarde, entre deux rendez-vous… Seuls résistent encore quelques rares chantres de la lenteur : les chefs cuisiniers…

En 1941 Paul Morand écrit L’homme pressé. C’est l’un de nos plus grands auteurs : beaucoup de pages sublimes, quelques sottises pour faire bonne mesure, ce sont des choses qui arrivent.

Le héros de Morand est en avance sur son époque. Normal, il est pressé. Il a déjà anticipé tout ce qui nous attend : les voitures rapides, les revirements de l’opinion publique à toute allure et les infarctus prématurés.

Aujourd’hui encore on vit sur cette lancée. Un mot d’ordre : bouger, bouger sans cesse, courir, ne jamais s’arrêter. Rapetisser le monde, rapetisser les distances et les durées, comprimer ses connaissances au strict nécessaire – au-delà si possible, le monde est aux Jivaros décidément.

C’est pourquoi les Chefs d’Alsace sont de drôles de zigs : voilà qu’ils se piquent de lenteur. Certains clients s’agitent sur leur chaise : c’est kan kon bouffe ? Eux, derrière leurs fourneaux, eh bien, ils prennent le temps qu’il faut pour que ça dore, pour que ça rissole, pour que ça frise ou caramélise

On finit quand même par les servir, ces mangeurs pressés . Ouaf : ils hésitent : peut-on me remplacer la fourchette par un lance-pierre ? C’est que j’ai rendez-vous … Cela ne se fait pas d’assommer le client : peut-être lui expliquer….

Pas de chance pour l’avaleur précoce : la cuisine, c’est un art de la lenteur, il en faut encore dans ce monde un peu nerveux. Attendre, savourer… Se souvenir ensuite et rêver

Il est une lecture d’enfance « Le sous préfet aux champs » d’Alphonse Daudet : le sous préfet doit composer un très sérieux discours de toute urgence … Et puis il voit des prés, des bois, des violettes et des piverts et soudain il cesse toute cette vaine agitation pour prendre son temps, pour juste écrire des vers que personne ne lira… Daudet le magnifique aurait pu écrire « Le sous-préfet à l’assiette garnie… ».

Vous avez une vie pressée ? Des rendez-vous urgents ? Une maîtresse à revoir, un patron à satisfaire, ou l’inverse ? … Oubliez tout…

Sauf « Le sous préfet aux champs ». Et flânez dans votre assiette…

Et un peu plus dans votre vie, qui sait…

Martin Brem – Des cours de français au coaching orthographe et expression écrite, en passant par ses activités de « plume », d’écrivain ou de chroniqueur livres  : rien de ce qui concerne le plaisir des mots ne lui est totalement étranger…  

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